mardi 1 septembre 2015

Comment Opinel se réinvente

A 125 ans, la griffe de couteaux bien connue des Français entretient sa modernité en élargissant son offre et en affirmant sa stratégie de marque, explique Luc Simon, directeur général adjoint en charge du marketing et des ventes.



Pour une marque ancienne, célébrer un anniversaire emblématique peut se révéler à double tranchant. Derrière l'effet festif positif et le côté rassurant d'une griffe qui dure, des interrogations sur sa modernité et sa capacité à garder son actualité peuvent aussi émerger chez les consommateurs. Opinel, qui fête cette année ses 125 ans, ne court en aucun cas ce risque. La marque familiale a réussi à se renouveler en accéléré. Et fait preuve d'un dynamisme sans faille.

De nouveaux terrains de jeux

L'une des clefs du succès marketing de la PME savoyarde repose sur l'élargissement permanent de son offre. Le célèbre couteau de poche pliant reste bien sûr le best-seller, en particulier dans son format classique n°08. Mais Opinel ne cesse d'innover pour conquérir de nouveaux marchés. Du modèle pour ouvrir huîtres et coquillages à celui dédié aux champignons, les versions nomades ne manquent pas. Destinée à la pratique sportive, une série « outdoor » à la lame crantée est parvenue à séduire en un temps record et au niveau international les adeptes des pratiques sportives.

A l'affût des tendances à la fois en matière de couleurs et d'attentes des consommateurs, la marque a ajouté au fil du temps des collections destinées à la préparation du repas et à la table, surfant sur la vogue pour la cuisine. L'industriel s'y est fait une vraie place dans un univers où les acteurs ne manquent pas. Pour installer sa légitimité sur ce terrain, il capitalise sur l'Ecole de cuisine Alain Ducasse qu'il équipe. Et sur sa cote d'amour auprès de chefs comme Alain Passard.

Une stratégie de marque renforcée

Le jardin constitue aussi un axe clef de développement. La prochaine nouveauté, prévue pour le dernier trimestre, le fera aller un cran plus loin avec le lancement d'un sécateur aux différentes amplitudes d'ouverture.

Et le fabricant de couteaux entretient le lien très tôt avec les nouvelles générations de consommateurs. Destinés aux enfants, Mon Premier Opinel et la collection Le Petit Chef permettent de s'adresser aux acheteurs de demain.

Parmi les autres facteurs de bonne santé figurent deux ingrédients qui ont acquis dernièrement une valeur supplémentaire aux yeux des consommateurs : le bon rapport qualité-prix et le made in France.

Si sa notoriété n'est plus à prouver et si la plupart des Français ont eu un jour ou l'autre ses produits en main, Opinel devait affirmer son statut de marque. Le mouvement est en cours. « La marque dispose d'un véritable capital de sympathie. Mais elle devait davantage évoquer son ancrage à travers son identité et son logo », souligne Ludovic Simon, directeur général adjoint, en charge du marketing et des ventes. Résultat : « Opinel marque déposée » - une dénomination qui ressortait mal à l'international - est donc devenu « Opinel Savoie France ». « De nombreuses entreprises peuvent faire référence à l'Hexagone alors que la mention de la Savoie conduit à raconter l'histoire et les racines de la marque », poursuit-il. Le nom est aussi désormais assorti de la main couronnée créée en 1909 par Joseph Opinel et qui jusque-là figurait sur les lames. Ces changements s'accompagneront d'une évolution des packagings pour accentuer leur impact.
Jouer la sélection

La marque, qui a réalisé un chiffres d'affaires 2014 de 18,8 millions d'euros en hausse d'environ 10 %, compte bien poursuivre sur sa lancée. Et vise les 20 millions pour cette année. Pour accompagner son développement, elle a aussi programmé une extension de ses locaux, situés à Chambéry, pour l'automne.

L'affirmation de la marque passe aussi par une stratégie un peu plus sélective en matière de points de vente en France. Avec l'objectif d'être bien implantée dans les grands magasins ou les concept stores mais aussi dans les boutiques spécialisées en cuisine ou en articles de pêche. « Nous avons sorti beaucoup de nouveaux produits dans les dernières années. Certaines références sont encore peu connues. A nous de les faire émerger », remarque Ludovic Simon. A l'export, l'entreprise s'est dotée de ses propres commerciaux en Espagne, Allemagne et Italie, en plus des distributeurs habituels, pour prospecter d'autres types de points de vente.

Opinel n'exclut pas un jour d'ouvrir une boutique à son nom pour montrer la palette de son offre. Mais rien n'est encore programmé. En attendant, l'industriel profite de son anniversaire pour prouver qu'il se voit comme une marque globale et est capable d'occuper des terrains connexes. Comme avec ces torchons et tabliers aux visuels vintage dont elle a confié la fabrication à une autre PME française, Moutet. Le fabricant depuis 125 ans veut également montrer qu'il maîtrise parfaitement les arcanes du marketing d'aujourd'hui. C'est aux fans de la marque qu'il a proposé d'imaginer l'habillage de son n°08 collector, soumis au vote du public. Cette version collaborative en édition limitée rejoindra en octobre le vaste catalogue.

Les Echos, 31/08/15

lundi 31 août 2015

Un sacré coup de pouce au pouvoir d'achat

La baisse du prix du pétrole devrait réduire l'inflation de 0,5 point cette année. Autant de pris pour les ménages.



Le PIB de la France a peut-être fait du surplace au deuxième trimestre mais, depuis cet été, l'économie de l'Hexagone dispose d'une nouvelle bouffée d'oxygène. Libellé en euros, le prix du baril de pétrole a reculé de près de 35 % depuis début juin. Le premier effet de cette chute est d'améliorer les comptes extérieurs de la France. En tenant compte de la baisse intervenue depuis le début de l'année 2015, le pays économisera environ 15 milliards d'euros sur sa facture énergétique, selon les calculs effectués par Coe-Rexecode. Ainsi, le déficit de la balance commerciale pourrait approcher 40 milliards d'euros cette année, ce qui serait alors le chiffre le plus bas depuis dix ans.

Ces 15 milliards d'euros seront partagés entre les ménages, les entreprises et, de façon plus marginale, l'Etat. « Si l'on fait l'hypothèse que le prix du baril de pétrole restera au niveau de 43 dollars, alors l'inflation reculera de 0,5 point sur l'année 2015 par rapport à ce qu'elle aurait été si le prix du baril n'avait pas bougé », décrypte Denis Ferrand, directeur général de COE-Rexecode. « Cela représente un effet positif de 6 milliards d'euros sur le pouvoir d'achat des ménages en 2015. » Une somme appréciable dans un contexte où les salaires augmentent moins vite en France depuis quelques années, en raison de la hausse du chômage. Conséquence, le pouvoir d'achat devrait progresser rapidement et les économistes s'attendent à ce que la consommation grimpe de 1,7 % cette année. Celle-ci devrait tirer l'activité et devrait être le moteur de la croissance française, en tout cas plus que l'investissement public ou privé.

Les autres grands bénéficiaires de la baisse du prix du pétrole sont les entreprises, qui paieront moins cher le carburant, le chauffage et le pétrole quand cette matière première entre dans la fabrication de leurs produits. Comme elles vont aussi profiter de la montée en puissance du Crédit d'impôt pour l'emploi et la compétitivité (Cice) et des baisses de charges sociales liées au Pacte de responsabilité du gouvernement, leurs marges devraient grimper fortement en 2015. Toutefois, « il est difficile d'estimer l'effet favorable sur les entreprises car cela dépend des secteurs et de la politique de marges des différentes entreprises. Elles peuvent décider de baisser le prix de leurs produits ou alors de garder pour elles la baisse des coûts pour restaurer leurs marges pour réinvestir ou embaucher par la suite », explique Benoît Heitz, économiste à la Société Générale.

Quant à l'Etat, il profite, pour ses achats, de l'accès de faiblesse de l'or noir, puisque l'essence sera moins chère. Les taxes sur le carburant étant assises sur le volume et non pas la valeur, les recettes fiscales ne sont pas affectées, sauf via la TVA qui varie en fonction du prix d'un litre d'essence. Mais, d'un autre côté, c'est la baisse du prix du pétrole qui nourrit la reprise, ce qui entraîne de meilleures rentrées fiscales. Difficile donc d'en conclure que la chute du pétrole est défavorable à l'Etat.

Les Echos, 30/08/2015

Après le trou d'air du printemps, une reprise modérée se dessine à nouveau

Le moral des chefs d'entreprise est au plus haut depuis quatre ans. De quoi rassurer Bercy après la croissance zéro du deuxième trimestre.



Les patrons retrouvent le moral.

Calculé par l'Insee, qui interroge chaque mois 10.000 chefs d'entreprise sur leur ressenti de la conjoncture économique, le climat des affaires se situe à 100 points en août, c'est-à-dire exactement à sa moyenne de long terme.
En clair, les patrons commencent à voir l'avenir un peu plus rose qu'avant. Certes, l'amélioration est faible - l'indice de l'Insee n'a progressé que de 1 point en un mois - et « la barre des 100 points n'est pas un chiffre magique, c'est un seuil statistique », souligne Benoît Heitz, économiste à la Société Générale. Mais la dynamique, elle, reste positive. Le climat des affaires a grimpé de 6 points depuis le début de l'année et atteint désormais son plus haut depuis l'été 2011.

Plus en détail, la confiance des industriels est désormais bien installée au-dessus de sa moyenne de long terme, à 103 points. La baisse du prix du pétrole et la reprise chez nos voisins européens expliquent cet optimisme. Les chefs d'entreprises industrielles voient que leurs carnets de commandes se remplissent et jugent que les perspectives de production sont désormais favorables. Dans le commerce de détail aussi, le moral est bon, tiré, là encore, par la progression du pouvoir d'achat des ménages. Même dans les services, les chefs d'entreprise ne dépriment plus. Seuls les patrons du bâtiment broient encore du noir.

« L'enquête de l'Insee conforte l'idée que la croissance nulle au deuxième trimestre n'était qu'un trou d'air », estime Jean-Baptiste Pethe, économiste chez Exane BNP Paribas. Selon une récente étude du Trésor, un niveau de 100 pour le climat des affaires correspond à une croissance du PIB de 0,35 % en moyenne par trimestre, soit un peu plus de 1 % en rythme annuel. D'ailleurs, le ministre des Finances, Michel Sapin, a vu dans ces enquêtes la preuve que « la reprise se diffuse dans l'économie ». Cet indicateur « conforte notre prévision de croissance de 1 % en 2015, avec des créations d'emplois qui redémarrent progressivement », estime-t-il.

Une amélioration fragile

Comment expliquer ce retour d'optimisme chez les chefs d'entreprise ? « La reprise s'affermit en zone euro, même si elle reste fragile », note Benoît Heitz. « Ensuite, la baisse du prix des matières premières en général, et du pétrole en particulier, est positive pour l'activité. Elle va redonner du pouvoir d'achat aux ménages et permettre aux entreprises de baisser leurs coûts. Enfin, la baisse des prélèvements sur les entreprises est aussi bénéfique. Les meilleures perspectives de demande et l'amélioration des conditions de l'offre permettent d'anticiper une reprise, qui restera toutefois modeste », poursuit-il.

L'ampleur de la reprise fait encore débat. Interrogés par l'Insee, les industriels ont indiqué avoir revu à la baisse leurs investissements. Ceux-ci devraient progresser de seulement 2 %, contre 7 % de hausse attendus en avril dernier. Or, l'investissement doit prendre le relais de la consommation pour tirer l'activité lors des prochains trimestres. C'est la preuve que l'amélioration de la conjoncture reste fragile.

Les Echos, 28/08/15

Chars et offrandes à la spectaculaire fête hindoue de Ganesh à Paris

Des fidèles hindous s'apprêtent à tirer un char lors de la fête du dieu Ganesh, le 30 août 2015 dans le quartier de La Chapelle à Paris


Sur le bitume lavé à l'eau de rose safranée, une foule impressionnante se place sous la protection du dieu Ganesh: les Tamouls ont fêté dimanche à Paris la 20e édition d'une procession haute en couleur, l'un des signes les plus visibles de la présence hindoue en France.

Tout un quartier du nord de Paris, celui de la Chapelle, se transforme chaque année en petite ville indienne à l'occasion de la fête de Ganesh, le fils de Shiva, symbole de sagesse, d'intelligence, d'éducation et de prudence, avec sa tête d'éléphant sur un corps d'enfant et son unique défense.

La procession associe une foule compacte et hétéroclite de près de 50.000 personnes, selon les organisateurs. Elle mêle hindous originaires du sud de l'Inde, du Sri Lanka et de l'océan Indien, Européens arrivés au "néo-hindouisme" par le yoga, amoureux de l'Asie du Sud, touristes, riverains ou badauds immortalisant au smartphone un festival de couleurs, de danses et de chants.

Le défilé est rythmé par le passage des chars parés de fruits dont le premier, avec sa statut de Ganesh, le dieu le plus vénéré, est porté par des hommes au torse nu en signe de respect. De petits autels chargés d'offrandes (bananes, bâtons d'encens...) sont disposés sur les trottoirs. Des fidèles cassent des noix de coco en les jetant au sol pour chasser le mauvais oeil et l'ego. En hommage aux dieux, des femmes brandissent des pots contenant du camphre enflammé.

Le fête parisienne de Ganesh en est cette année à sa 20e édition. Son gigantisme tranche avec la relative modestie du temple Sri Manicka Vinayakar qui l'organise, logé rue Pajol. Un temple fondé il y a trente ans par des Tamouls ayant fui la guerre civile au Sri Lanka, et arrivés à Paris par la gare du Nord. D'où leur implantation à proximité immédiate.

"Little Jaffna"

"La France a redécouvert la présence hindoue sur son sol à partir des années 1980, grâce aux Tamouls justement et à leur quête de visibilité", analyse le géographe Anthony Goreau-Ponceaud, spécialiste de la mondialisation de l'hindouisme. Combien sont-ils dans l'Hexagone ? Difficile à dire faute de statistiques ethniques ou religieuses, mais le chercheur donne une fourchette large de 75.000 à 150.000 hindous, dont une majorité de Tamouls.

Une vingtaine de temples shivaïtes ou néo-hindous sont actifs rien qu'en Ile-de-France. Quant au quartier de la Chapelle, avec ses près de 200 commerces ethniques, il est surnommé "Little Jaffna", allusion à la capitale des Tamouls sri-lankais.

"La fête de Ganesh donne lieu aussi à un tourisme "diasporique": beaucoup de Tamouls d'Allemagne ou de Suisse, par exemple, viennent à Paris à ce moment-là", note l'universitaire.

"Ganesh sort du temple pour apporter la protection à la population", souligne Vellagenane Mannadin, l'un des responsables du lieu de culte. Indienne du Sud installée en France depuis 35 ans, fille de prêtre brahmane, Savithri Venkataraman "ne manque cette fête pour rien au monde, sauf quand (elle est) en Inde".

"C'est un lieu où il y a une telle force dans la prière ! Je me dis : maintenant tu es consolée, tu as vu Ganesh", explique-t-elle après avoir traduit du tamoul une parole jaillissant du cortège: "Louange à Ganesh, victoire à Ganesh !"

Présente dans la foule, Isabelle Legros, quadragénaire parisienne maquillée d'un bindi (point) jaune au front, n'est pas hindoue, mais a cette religion "dans (son) coeur", dit-elle. "Je vais souvent au temple le dimanche, mais le défilé, c'est une première. C'est assez folklorique par rapport à d'habitude, mais c'est sympa".

"Avec ces tissus, ces odeurs, c'est une expérience très sensorielle. Ces processions ont un aspect performatif, qui en font des spectacles qu'on peut presque vider de leur dimension religieuse, un peu comme le nouvel an chinois", estime l'anthropologue Christine Moliner, spécialiste de l'Asie du Sud. Autant culturelle que cultuelle, la fête parisienne de Ganesh n'a pas fini de séduire.

La Croix, 30/8/15

Les inégalités de salaires, une clé du succès allemand

Le large éventail des rémunérations permet à la fois d’être compétitif et d’attirer les talents.

COMPÉTITIVITÉ

L’Allemagne pratique une politique salariale parmi les plus inégales d’Europe. C’est précisément une des clés de sa compétitivité. « En Allemagne, beaucoup de salariés gagnent très peu. Ce qui permet aux entreprises de contenir leurs coûts. En même temps, les travailleurs très qualifiés sont très bien rémunérés, notamment dans l’industrie, qui se veut haut de gamme. Ce qui permet au pays d’attirer et de conserver les talents », explique au Figaro Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie (organisme dépendant de Matignon), à l’occasion de la publication d’une étude sur les salaires des deux côtés du Rhin.

Rôle égalisateur du smic 

Depuis les années 1990, et encore plus depuis les années 2000, ces inégalités se sont creusées par le bas en Allemagne. À l’origine de ce phénomène : l’érosion du pouvoir syndical et les réformes entreprises par le chancelier Schröder, qui ont notamment assoupli la réglementation des « mini-jobs ». Pour autant, l’Allemagne compte à peine plus de « travailleurs pauvres » - dont le niveau de vie est inférieur à 60 % du niveau de vie médian - que la France. Car outre-Rhin, les mécanismes de solidarité et le système de redistribution viennent compenser plutôt efficacement la faiblesse des salaires. « Avec l’arrivée du smic en Allemagne depuis le 1er janvier 2015, il y aura forcément un effet correctif sur ces inégalités », note Jean Pisani-Ferry.

En France, le schéma est tout autre. Le smic, revalorisé au fil des années, a joué son rôle égalisateur, surtout entre 1995 et 2005. Mais en matière de salaires de milieu de fourchette, les progressions sont médiocres, « ce qui traduit une faible reconnaissance salariale pour les qualifications moyennes », relève France Stratégie. Dans l’Hexagone, décrocher un premier job relève du parcours du combattant (le taux de chômage des jeunes atteint 25 %, contre 7,7 % en Allemagne !) et, une fois en poste, les perspectives d’évolution sont maigres.

« Il y a en France deux jeunesses : l’une surdiplômée, qui s’exporte, et l’autre sous-qualifiée, qui souffre », a déploré jeudi Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, lors de l’université d’été du Medef, consacrée à la jeunesse. « Il faut briser le tabou du salaire minimum pour les jeunes, a-t-il plaidé, et miser sur l’apprentissage. » Comme en Suisse : « Chez nous, à 15 ans, les deux tiers des jeunes sont en contrat d’apprentissage, de quatre ans en général, avec un diplôme et une carrière à la clé », a répondu, tout sourire, Mauro Dell’Ambrogio, secrétaire d’État suisse à la formation.

La preuve par l’exemple.

dimanche 30 août 2015

L'Inde, le pays où le chômage n'existe pas...

Bienheureux le pays où l'on ne compte pas les chômeurs. Sauf que ne pas disposer de thermomètre n'empêche pas d'avoir la fièvre.


On imagine sans peine à quel point le gouvernement français (et bien d'autres) en rêverait : échapper au traumatisme mensuel des chiffres du chômage parce qu'ils ne sont pas calculés... C'est la situation qui prévaut en Inde où l'on ne connaît pas le taux de chômage et où la question est à peu près absente du discours politique ou médiatique.

En cherchant bien, à dire vrai, on trouve un taux de chômage officiel, calculé... tous les cinq ans sur la base d'une collecte de chiffres à l'échelle du pays, le National Sample Survey. Les derniers chiffres remontent aux douze mois allant de juillet 2009 à juin 2010, et font état d'un taux de chômage pour l'Inde de 3 %. Un chiffre tellement faible que les économistes lui accordent une crédibilité nulle...

L'absence de données sur une composante aussi essentielle s'explique par plusieurs facteurs. « Historiquement, il n'y a eu aucun effort pour collecter ces informations parce que l'on pensait que l'agriculture absorberait toute la main-d'oeuvre », raconte Rajat Kathuria, directeur général du think-tank économique Icrier. Ensuite, dans les économies émergentes les notions d'emploi et de chômage peuvent être brouillées. « Quand il y a une vaste économie informelle, le chômage n'est pas un critère très pertinent, expliquait le vice-président du Plan, Montek Singh Ahluwalia, dans une conférence, on peut très bien continuer à s'occuper de sa ferme ou de sa boutique alors que son revenu s'est effondré. » Une idée exprimée un peu différemment par l'économiste Rajiv Kumar, ancien secrétaire général de l'organisation patronale Ficci : « Il y a une vieille plaisanterie : en Inde, personne n'a suffisamment de moyens pour se permettre d'être au chômage ! » En l'absence de toute indemnisation, quand il faut nourrir sa famille, on trouve toujours un job occasionnel, aussi misérable soit-il, si bien que l'oisiveté totale est rare. Troisième raison, enfin : la complexité de la collecte des données dans un immense pays de 1,2 milliard d'habitants. Il n'en demeure pas moins que l'indisponibilité de mesure fiable « est une honte pour les économistes, je plaide coupable ! », lance Rajiv Kumar, pour qui cette absence est d'autant plus dramatique que l'emploi « est le plus gros problème auquel nous sommes confrontés ! ».

La réalité du terrain est en effet très éloignée du plein-emploi. Le vrai problème, affirme Denis Medvedev, économiste de la Banque mondiale à Delhi, « c'est le sous-emploi qui est très élevé : les gens travaillent-ils assez d'heures ? Gagnent-ils un revenu suffisant ? » Les anecdotes abondent sur le chômage réel : tel économiste évoque les innombrables hommes assis à ne rien faire dans les rues des petites villes et des villages; tel autre raconte comment des instituts de formation en province engagent des diplômés de l'université comme enseignants pour 4.000 roupies par mois (56 euros), parce que ces jeunes ne trouvent rien d'autre. Le mois dernier, le recrutement de 1.500 employés par SBI, plus grosse banque du pays, a suscité 1,7 million de candidatures... Au total, il y aurait donc bien un très gros problème de sous-emploi dans le pays, que l'on peut aussi appréhender via l'énorme proportion de travailleurs « indépendants », évaluée à 51 % du total par la Banque mondiale.

A défaut de chiffres sur le chômage, ceux sur les créations d'emplois ne laissent pas d'être inquiétants. Une étude du think-tank Institute of Applied Manpower Research affirme qu'après avoir créé 60 millions d'emplois entre 2000 et 2005, l'économie indienne n'en a plus créé que 2,8 millions entre 2005 et 2010. Soulignant que la chute des effectifs dans l'agriculture (normale au stade de développement de l'Inde) a été entièrement absorbée par la construction (emplois précaires et sans qualification), l'institut estime que, a contrario, l'industrie a détruit 5 millions d'emplois entre 2005 et 2010 après en avoir créé 12 millions les cinq années précédentes. Ce qui amène l'IAMR à affirmer que « la croissance phénoménale enregistrée par l'Inde durant les cinq dernières années (2005-2010) a été une croissance sans emploi ».

Le caractère très spectaculaire de ces chiffres conduit certains économistes à douter de leur fiabilité, mais pas de la réalité des tendances. Le « Rapport sur l'économie » établi par le ministère des Finances déplore que « trop de grandes entreprises profitables préfèrent utiliser du personnel temporaire ou des machines plutôt que des salariés formés pour des emplois à long terme ». De fait, les grandes entreprises ne cessent d'augmenter la proportion de leur personnel intérimaire ne bénéficiant d'aucune prestation sociale, par opposition aux salariés de plein exercice. Résultat : 93 % des Indiens qui travaillent le font dans un cadre « informel », c'est-à-dire sans assurance santé, retraite ou autre. Ce qui s'expliquerait notamment par des lois sociales extraordinairement protectrices pour ceux qui ont la chance de bénéficier d'un statut : par exemple, aucune entreprise de plus de 100 salariés ne peut effectuer un licenciement sans l'autorisation de l'administration, ce qui relève de la mission impossible.

Nombre d'experts estiment que d'ores et déjà le taux réel de chômage est peut-être de l'ordre de 20 %. Or la population indienne continue à augmenter et ce sont 10 à 12 millions de nouveaux emplois qu'il faudra créer chaque année, un million par mois... Et si l'Inde n'y parvient pas ? « On dit souvent que les Indiens se satisfont de peu mais c'est une vision romantique, affirme Rajat Kathuria. Les attentes sont aussi fortes ici qu'ailleurs. J'ai peur de ce qui peut se passer. » Pas une si bonne idée que ça, l'absence de thermomètre...


Les points à retenir
En Inde, les derniers chiffres officiels disponibles remontent à 2009-2010, et font état d'un taux de chômage de 3 %, tellement faible que les économistes ne lui accordent aucune crédibilité.
Une étude récente affirme qu'après avoir créé 60 millions d'emplois entre 2000 et 2005, l'économie indienne n'en a plus créé que 2,8 millions les cinq années suivantes.
Nombre d'experts estiment que d'ores et déjà, le taux réel de chômage est de l'ordre de 20 %.

CORRESPONDANT À NEW DELHI PATRICK DE JACQUELOT 

LES ECHOS | LE 23/04/2013

Couleurs de l’Inde, l’épicerie «made in India» unique à Lille


Ils regorgent d’épices, de fruits tropicaux ou de légumes colorés. Leurs vendeurs partagent volontiers recettes et astuces pour vous faire voyager. Nous profitons de l’été pour vous faire découvrir quelques-uns de ces magasins exotiques de la métropole lilloise. Aujourd’hui, une épicerie indienne à Lille...


Le lieu est modeste, mais bien achalandé. Les dieux Shiva et Ganesh veillent sur les différentes sortes de thé, les boîtes d’encens et les dizaines d’épices rangées sur les étagères. « On a de tout, de quoi cuisiner, faire des cadeaux, se maquiller… », assure le gérant de la boutique, également propriétaire du restaurant Saveurs de l’Inde situé rue Solférino. Komalsingh, qui se définit comme « Mauricien d’origine indienne, de Jaipur, mais de nationalité française », a ouvert la boutique il y a huit mois : « Les clients me demandaient souvent où ils pouvaient trouver des épices, du thé, etc. Ça m’a fait tilt. Je me suis dit, pourquoi pas ouvrir une épicerie ? »

Lille3000, la raison du succès

Le Lillois retourne souvent en Inde pour réapprovisionner son magasin en vêtements, bijoux ou cosmétiques. Avec la volonté de proposer des produits « made in India » : « Déjà dans mon restaurant, tout est fait maison. C’est pareil pour la boutique. » Sa clientèle, à 80 % française, vient aussi pour les conseils avisés de ses vendeurs : « C’est incroyable, je ne m’attendais pas à avoir autant de clients amateurs de cuisine indienne. De temps en temps, quelqu’un vient en me disant j’ai envie de faire une grillade tandoori, comment faut faire ? On est là aussi pour expliquer. J’ai également pas mal d’étudiants indiens qui achètent surtout les produits prêts à manger parce qu’ils n’ont souvent pas le temps de cuisiner. »

À quand l’institut de beauté ?

Le succès, Komalsingh le doit, selon lui, à la saison culturelle Bombaysers de Lille3000, en 2006-2007 : « Je me souviens, il y avait des éléphants devant la gare et pendant plusieurs mois, il y a eu des manifestations qui ont donné envie aux Lillois de découvrir l’Inde. » Alors il s’est donné pour mission de proposer « quelque chose de bien ». Pour info, son épouse fait aussi des tatouages au henné et des épilations au fil, sur rendez-vous. À quand l’institut de beauté ?

234, rue Gambetta. Tél. : 03 62 14 15 07.
Ouvert de 11 h à 19 h du lundi au samedi et de 10 h 30 à 14 h 30 le dimanche.

L.V.D.N. le 29/08/2015